QUAND LA TERRE RACONTERA SA PROPRE HISTOIRE

De retour d'Aceh, j'envoie un sms à un ami indonésien qui prépare une cérémonie d'offrandes à l'Océan Indien sur la côte sud de Java, épargnée par le tsunami. Nous dialoguons ainsi par messages entrecroisés :
Moi : - Non, le tsunami dans ses torrents géants n'a rien nettoyé. Les ordures sont remontées en montagnes des bas-fonds de la terre. Les cadavres ont pourri par milliers dans la fange. On croit que l'eau purifie, comme l'eau des ablutions, comme l'eau du baptême, comme l'eau de vie de Dewa Ruci (mythe javanais sur l'océan comme matrice de l'homme et du cosmos). Mais à Aceh, l'eau a pris toutes les impuretés. La grande vague n'a puni personne, elle n'a sauvé personne. Mais alors quoi ?
Lui : - Interroge un maître soufi, ou un chaman, ne me pose pas des questions aussi lourdes et profondes, je ne peux y répondre.
Moi : - Ce n'est pas moi qui pose cette question, c'est la terre qui raconte sa propre histoire et nous donne à voir, à sa surface, la couleur de notre âme. Qui d'entre nous a le courage d'ouvrir les yeux ?
Lui : - silence.

J'habite depuis quinze ans à Java, sur les pentes d'un des volcans les plus actifs du monde : le Merapi. Chaque année, des offrandes sont conduites au volcan. Elles n'ont pas pour but de l'apaiser. Ici, on sait que les volcans sont des organismes vivants, leurs éruptions fertilisent la terre et tuent parfois les hommes. Ils dispensent et disposent. Vivre à leurs côtés, c'est en accepter à la fois les richesses et les risques. Les offrandes ne sont pas une " superstition animiste ". Elles sont une parole de l'homme au volcan. Un face à face lucide et courageux, voir amoureux, avec une force bien plus magnanime que soi.

Chaque jour, le quotidien local publie l'état d'activité du Merapi, mais pas celle des fonds marins. Pourtant, l'Océan Indien, à seulement 25 kms au sud de la ville, est fréquemment ébranlé par des séismes. Or c'est toujours vers le nord, vers le volcan, qu'on regarde pour voir venir le danger. On craint plus le feu que l'eau.

Ce dimanche 26 décembre 2004, l'eau a montré sa toute-puissance. Java, l'île la plus peuplée de l'archipel, n'a pas été touchée. La vague s'est déployée dans l'ouest de l'Océan Indien. C'est à Aceh, dans le nord de l'île de Sumatra, que les victimes sont de loin les plus nombreuses. Toute l'Indonésie pleure et se mobilise. On aimerait soudain croire que la guerre de sécession conduite par le GAM (Mouvement de l'Aceh Libre) depuis des décennies est oubliée, que le raz-de-marée a balayé les meurtres et la corruption, qu'il réconcilie dans les pleurs les Acehnais entre eux et avec leurs frères indonésiens. Le malheur, aussi grand soit-il, a-t-il jamais éteint les rancoeurs ? Je décide de partir à Aceh suivre le travail des volontaires recrutés par Metro TV. Fondée il y a quatre ans par Surya Paloh, un Indonésien originaire d'Aceh, Metro TV est la chaîne la plus " avant-garde " du pays. Elle diffuse des informations en trois langues : indonésien, anglais et mandarin. En moins d'une semaine, elle s'est improvisée en une gigantesque organisation humanitaire. Le 5 janvier, elle avait déjà collecté 30.000 tonnes de vêtements, nourriture, médicaments et 90.155.592.403,40 Roupies indonésiennes, soit dix millions de dollars. Cet argent devrait être consacré à la reconstruction des écoles. Mille volontaires sont déjà partis à Aceh : médecins, techniciens, paysans, ouvriers.

Je pars dans l'avion cargo affrété par Metro TV qui décolle en pleine nuit de Jakarta avec 11,5 tonnes de bouteilles d'eau minérale et de médicaments. Juste avant le décollage, Pak Putu, le coordinateur en chef de l'aide humanitaire, m'envoie un dernier sms : " Selamat berjuang ! " " Bon combat ! ". Cette formule, employée par tous les volontaires indonésiens travaillant pour Aceh, est la transposition du mot arabe " jihad " si souvent dévoyé depuis quelques années par les islamistes violents pour ne désigner que la guerre contre les infidèles. Dans le Coran, " jihad " signifie essentiellement " effort sur soi-même, combat intérieur ". Je vais rapidement constater que le travail des volontaires sur place, à Aceh, est un véritable " jihad ".

Je rends ici hommage à Linda, 23 ans, qui travaille dans la compagnie nationale du gaz à Pekan Baru, Sumatra Nord. Les trois premiers jours, elle a cherché les membres de sa famille dans les ruines de Banda Aceh. " Quand j'ai compris, dit-elle, que je ne les trouverai plus, j'ai creusé leur tombeau dans mon cœur et me suis portée volontaire pour tous travaux. "

Je rends hommage à Johnny et Rudy Utama, qui luttent, à Kalimantan Ouest, pour la protection de la forêt et le droit des Dayaks à leurs terres ancestrales.. Ils ont fait leur la devise de leur professeur : " Mieux vaut allumer la bougie que maudire les ténèbres ". " La lampe à huile de coco, disent-ils, doit être placée dans un lieu sombre pour qu'elle ait quelque utilité. En plein soleil, elle ne sert à rien. C'est pourquoi nous sommes venus donner un coup de main à nos frères d'Aceh. "

Je rends hommage à Khairul Azmi, qui se bat lui aussi pour la préservation de la forêt sur l'île de Simeulue, sur la côte ouest de Sumatra. Sa maison à Banda Aceh a été dévastée par le tsunami, toute sa famille est morte, sauf une de ses petites sœurs qui était chez une tante lors du raz-de-marée. " Que faire, dit-il, sinon m'incliner. Et agir. "

Soumission et action. Pour un Occidental, ces deux termes semblent farouchement s'opposer. Ici, à Aceh, je les entendrai constamment associés dans la bouche des volontaires frappés eux-mêmes par le tsunami. La soumission, c'est la traduction même du terme " islam ". Ce n'est pas du fatalisme. C'est se fondre dans un espace, un temps, une lumière plus grande que soi. On abandonne là toute tristesse, toute colère, toute question. Enfin libéré de toute émotion négative et pensée obsédante, de l'intérieur de cet infini, on s'oublie soi-même. On agit alors pour l'autre dans une parfaite clarté de cœur et d'esprit.

Mais l'homme qui m'a le plus appris pendant mon séjour à Aceh s'appelle Halim. Il est originaire de Papouasie, à l'autre extrémité orientale de l'Indonésie. Il vit depuis des années dans le village de Blang Nie, Aceh Est. Son village a été complètement détruit. Reste la mosquée. Sur les 747 habitants, 31 sont morts. Quatre jours après le tsunami, il est monté dans un camion jusqu'à Banda Aceh avec cinq autres villageois, et s'est porté volontaire. Halim est le spécialiste de " l'évacuation ". L'évacuation est le terme utilisé ici pour la recherche des cadavres encore très nombreux dans les ruines. Au 15ème jour du tsunami, il en resterait plusieurs dizaines de milliers, rien que dans la ville de Banda Aceh.

Halim est habitué aux cadavres. En l'an 2000, l'armée indonésienne a jeté des centaines de corps de supposés rebelles dans la rivière qui arrose le village de Blang Nie. Ils pensaient qu'ils allaient couler. Mais les corps sont remontés à la surface. Seul Halim pouvait les enterrer sans risquer d'être accusé de soutenir le GAM, car il est papou, donc neutre. Et quand les militaires lui ont cherché des ennuis, il leur a dit : " Vous êtes musulmans, vous ne savez donc pas qu'en islam, c'est un devoir d'enterrer les cadavres, amis ou ennemis? Refuser une sépulture à un corps, c'est un pêché très grave. " Le soir où je rencontre Halim, il a passé toute la journée avec son équipe à évacuer 1es cadavres de la prison centrale de Banda Aceh. Certains volontaires ne supportent pas l'odeur. Ils crachent, vomissent ou s'évanouissent. " Pour moi, me dit Halim, il n'y a pas de puanteur. Tout sent bon. Création et destruction ont le même parfum. "

Ce sont ces paroles d'Halim qui me décident le lendemain à partir avec un groupe de volontaires à l'évacuation. Nous nous habillons de vêtements d'occasion envoyés par l'aide humanitaire. Au retour de l'évacuation, ces vêtements seront jetés. Certains médecins disent que les cadavres ne transmettent aucune maladie, d'autres que si. Nous portons des gants, des bottes en caoutchouc et sur le visage deux masques superposés. Nous enduisons la face extérieure du deuxième masque de café ou de baume du Tigre pour divertir l'odeur de putréfaction.

Dans le camion, Beni, le chef du groupe, me dit que certaines grandes organisations internationales ont critiqué les expéditions d'évacuation de Metro TV qui ne seraient pas conformes aux normes internationales. " Et les cadavres, au bout 15 jours, est-ce qu'ils sont encore aux normes ? ". L'islam interdirait de brûler les cadavres. Et puis, partir à la recherche des corps désormais inidentifiables, c'est peut-être pour les volontaires indonésiens une manière de faire le deuil collectif de cette apocalypse.

Nous commençons par le bâtiment qui abritait quelques 200 pèlerins en partance pour La Mecque. C'est en plein centre ville. Les voisins survivants ont indiqué qu'il restait des corps. A l'entrée, une pille de passeports maculés de boue. Des dattes éclatées au sol. Avant de procéder à l'évacuation, dans la cour, nous nous mettons en cercle et chacun prie selon sa croyance, en silence.. Je récite la sourate 99 du Coran, telle que l'a traduite Victor Hugo dans " La Légende des Siècles " Je la connais par cœur. Depuis le premier jour du tsunami, elle me hante

" Ce jour là,
La terre tremblera d'un profond tremblement
Et les hommes diront : Qu'a-t-elle ? En ce moment,
Sortant de l'ombre en foule ainsi que des couleuvres,
Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres.
Ceux qui feront le mal le poids d'une fourmi
Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami ;
Ceux qui feront le bien qui pèse une mouche
Le verront, et Satan leur sera moins farouche.
Ce jour là
La terre racontera sa propre histoire
Telle que son Seigneur la lui a donnée à voir."

Nous trouvons un premier corps, une des mains se rompt quand les volontaires le placent dans le sac en plastic rouge qui sert désormais de linceul. L'islam prescrit des linceuls en coton blanc. Mais les cadavres sont trop décomposés. Je vois ces pèlerins en partance pour La Mecque. Peut-être certains s'étaient-ils déjà revêtus du drapé blanc pareil au linceul que portent tous les fidèles autour de la Pierre Noire.
L'après-midi, l'évacuation se poursuit avec une cinquantaine de marines indonésiens. Nous allons à Lampulo, un quartier de pêcheurs, mais devons rapidement abandonner les camions car la route est coupée. Il faut marcher pendant deux kilomètres sur une digue en terre entre des ruines flottant sur des marécages à perte de vue. L'horizon semble lui-même avoir été frappé par le tsunami, il bascule dans l'océan. Je m'aperçois soudain que nous ne sommes plus que trois : un volontaire, un marine et moi-même. Nous avons atteint la limite extrême de la terre. Derrière, l'Océan Indien. Calme. Personne ne se risque jusque là. Les survivants ne veulent plus voir la mer. La mer calme hante leurs nuits. Dessous somnole la grande vague.

Je repense à la merveilleuse histoire de l'île de Simeulue, la plus proche de l'épicentre du séisme. Sur les 70.000 insulaires, seuls 5 sont morts ! En 1907, un raz-de-marée a tué plusieurs milliers d'insulaires, inscrivant dans la mémoire des survivants de terrifiants récits. Ces récits se sont transmis de générations en générations et sont rapidement devenus un mantra, voix des ancêtres : " Quand la terre tremble, cours vers la colline si tu veux être sauf ".

Le 26 décembre 2004, l'île est coupée du monde. Personne ne se préoccupe du destin de ses habitants. Le survole de l'île montre que 90% des maisons sont détruites. Pourtant, à Jakarta, dans les bureaux de la banque Syariah Mandiri, un employé du secteur informatique remarque qu'il y a eu douze retraits des distributeurs automatiques de leur succursale de Sinabang, la capitale de l'île. En utilisant le téléphone par internet, il parvient à entrer en contact avec le directeur de la succursale qui appelle à l'aide, car l'eau potable et la nourriture vont bientôt manquer. Mais bonne nouvelle : seules cinq personnes sont mortes. Aux premières secousses sismiques, tous les habitants ont couru vers la colline. Conformément à la parole des ancêtres.
Mais ici, dans ce quartier de Lampulo, les habitants auraient eu beau jeu de courir. Il n'y a pas l'ombre d'une colline. La terre est désespérément plate sur des kilomètres.

En ce lieu déserté par les vivants, là où le ciel se déverse dans la terre, la terre dans la mer, la mer dans le ciel, flotte le corps d'une femme. En retirant à la main le cadavre de l'eau, le marine chante " No woman no cry ". Puis il vomit. Comment lui dire ? " Création et destruction ont le même parfum. "

De retour à Java, je vais revoir l'Océan Indien sur la côte méridionale. Des artistes préparent sur la plage de sable noire une cérémonie en écho à la tragédie d'Aceh. Ils vont rejouer le mythe de Dewa Ruci, l'histoire d'un géant qui au fond de l'océan pénètre la miniature de lui-même qui contient elle-même l'océan et la totalité de l'univers … Je me demande si comme ici à Java, et comme les Balinais après la bombe de Kuta en 2002, les Acehnais vont procéder à des cérémonies de purification et d'offrandes à l'Océan Indien. L'islam à Aceh autorise-t-il ces rituels de rééquilibrage des forces cosmiques et de réconciliation avec la divine nature? La première prière du vendredi après le tsunami, dans la grande mosquée Baiturrahman de Banda Aceh, aurait pu ouvrir les cœurs à cette parole de la terre dans la sourate 99. Le monde entier a vu à la télévision le torrent de l'océan ravager le centre-ville, puis tourner autour de cette mosquée sans l'ébranler, tandis qu'une foule de rescapés avaient trouvé refuge sur ses terrasses supérieures. Mais ce vendredi 7 janvier 2005, les portes de cette Arche de Noé, sur ordre de son imam, étaient gardées par des hommes du Front pour la Défense de l'Islam (FBI), un groupe fondamentaliste musulman bien connu en Indonésie pour ses descentes dans les lieux " de perdition " pendant le mois du Ramadhan. Ils interdisaient l'accès de la Maison de la Miséricorde aux femmes non musulmanes, mêmes voilées, tandis que des bataillons de l'armée de terre indonésienne pénétraient avec leur mitraillette dans la mosquée aux côtés d'une horde de reporters occidentaux masculins.

Que vont donc faire les Acehnais pour se réconcilier avec leur océan après cette terrible " trahison "? Vont-ils vivre sur les collines, se faire exclusivement agriculteurs et éleveurs, et tourner le dos à la mer ? Ou bien vont-ils replanter les forêts de mangroves et les barrières de corail qui brisent les tsunamis, et contempler à nouveau l'onde marine avec douleur mais amour ? Qu'ils fassent pour le mieux. Et que la paix soit sur eux.

Elisabeth D. Inandiak, janvier 2005
Journaliste et Ecrivain
Article paru dans le magazine GEO de mars 2005..



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