|
Lettres de Java - 1 & 2
Mardi 29 mai
Il est 21 h et je rentre juste du sud de Yogya, des embouteillages
monstres à l'aller et au retour, mais la mission est
accomplie: nous avons livré la cargaison achetée
ce matin aux villageois de Bebekan qui étaient vraiment
contents. Évidemment c'est une goutte dans
l'océan. Le village de Bebekan n'a reçu encore
aucune aide alimentaire ni logistique. Seuls des militaires sont venus
ce matin pour déblayer les premières ruines, mais
il en reste beaucoup. Ils ont fait la quête en bord de route
et ont reçu 150.000 roupies, ce qui leur permet d'acheter un
peu de pétrole pour leur réchaud et leur lampe.
L'électricité n'a toujours pas
été rétablie et ne vas pas
l'être avant des jours. Ils n'ont que deux, trois tentes
(pour 500 personnes). La nuit, tout est noir, des voleurs essayent de
s'infiltrer dans les ruines du village pour voler ce qu'il reste, ils
doivent donc en plus monter la garde. Beaucoup de moustiques, il pleut
depuis le séisme toutes les nuits, très fort. La
situation que je décris n'est pas propre au village de
Bebekan. Une grande partie des villages n'ont pas reçu
encore d'aide. La priorité était sans doute les
premiers jours au secours aux blessés et à
l'évacuation des morts. Et l'armée commence
à s'affairer à déblayer les ruines et
à détruire les maisons qui menacent de
s'écrouler. Ce qui est certain c'est que l'aide alimentaire
et logistique stagne dans des entrepôts et n'arrive presque
pas à être distribuée. Des centaines de
villages sont dans la situation de Bebekan. Alors pourquoi ai-je choisi
d'aider ce village? Parce que le destin m'y a conduite. Voici comment:
Dimanche matin je me rends dans le quartier de Bantul où
habite une amie qui est actuellement réfugiée
chez moi avec son fils. Ce quartier a été
détruit à 95%. 18 morts. Ce dimanche matin, c'est
l'enterrement d'une femme. Des petites filles "d'honneur" jettent des
pétales de fleurs sur le chemin vers le cimetière
devant le cercueil porté par les hommes. Dans la procession,
une femme s'adresse à moi: "C'est ma cousine qu'on enterre.
Si vous avez du temps après l'enterrement, je voudrais vous
emmener dans un village que j'ai découvert hier (samedi
soir). Les gens sont très pauvres mais adorables, leur
village est aussi tout détruit. J'ai connu ce village car ma
vieille mère qui habite dans un village au pied de ce
village de Bebekan, lui-même situé sur un petit
monticule, y a été conduite le samedi matin avec
une foule folle de peur, mille villageois qui fuyaient la peur d'un
tsunami. Ils ont couru se réfugier dans le village de
Bebekan parce qu'il est surélevé. Ce matin
là, après avoir enterré leurs deux
morts, les villageois de Bebekan ont décidé quand
même de célébrer le mariage de deux
jeunes couples, comme prévu, au milieu des ruines. Les plats
de noce avaient été
préparés la veille et non détruits par
le séisme. A peine la cérémonie
avait-elle commencé que les gens de Bebekan voient cette
foule d'un millier de personne courir vers leur village, ils partagent
le modeste banquet avec eux tandis que la foule monte dans le
cimetière du village, le point culminant, pour y passer la
nuit en se fabriquant des abris avec des bambous. Ma mère
était avec eux. C'est là que je suis
allée la chercher".
Ce village, j'en parle dans le papier pour Paris Match. Ils sont
environ 500 habitants. Sur les 44 maisons, 42 sont
détruites. Ce sont des paysans sans terre, des travailleurs
agricoles qui cultivent la rizière des autres,
élèvent les vaches des autres et construisent les
maisons des autres. Ils sont pauvres mais travailleurs et leur village
m'a semblé assez soudé et surtout très
harmonieux au niveau de la nature, malgré la
dévastation. Je suis venue pour la première fois
ce dimanche matin avec cette femme, Emi, nous n'avions rien
apporté pour eux, aucune aide, mais ils nous ont
comblé de noix de coco qu'ils sont montés
chercher sur les arbres. Je les ai trouvés entreprenants et
positifs malgré leur grande détresse. Sans doute
beaucoup d'autres villages sinistrés ont les mêmes
qualités, mais j'ai été conduite
à celui-ci. Parrainer un village est je pense plus efficace
et plus humain que de distribuer de l'aide tous azimuts.
Comme l'aide du gouvernement n'est pas acheminée, des
milliers de citoyens de Yogya ont pris l'initiative d'aller
eux-mêmes avec leur argent acheter les produits
nécessaires dans les magasins en ville et les acheminer
eux-mêmes avec leur propre voiture. C'est ce que j'ai fait,
déjà le premier soir du séisme pour le
quartier de mon amie. Et ce matin pour Bebekan. Avec les 100 euros que
m'a envoyés ma mère j'ai pu acheter une trentaine
de boites de lait en poudre, 20 sarong, 200 paquets de nouilles
instantanées, 5 litres d'huile, 20 paquets de serviettes
hygiéniques, une dizaine de savons antiseptiques, de
l'alcool, des produits désinfectants, des pansements, du
coton et j'ai oublié le reste.
Il leur faut impérativement d'autres tentes. On n'en trouve
plus à Yogyakarta mais un ami qui centralise l'aide des
volontaires va aller en acheter dans une autre ville. Une tente de 5m
sur 7m vaut 100.000 roupies, soit 9 euros. J'ai commandé
cinq tentes. Il leur faut aussi des lampes tempêtes
à pétrole et du pétrole, des
lampes de poche plus des pilles, des nattes en plastic, les produits
alimentaires de base: sucre, huile, riz, œuf, lait pour
enfants. Des médicaments contre les coups de vent, de froid,
du produit anti-moustique pour la peau, contre la diarrhée.
Sans doute que quand l'aide internationale va arriver, les villages
vont être inondés - ou pas- par toutes ces choses.
Mais en attendant ils n'ont rien. Et ce sont les premiers jours qui
sont importants pour garder le moral et la santé. S'ils
sombrent dans la déprime et tombent malade, la
reconstruction de leur vie et de leur maison sera très dure.
Je suis disposée à aller faire les courses et
à me rendre tous les deux jours dans le village de Bebekan
avec ma voiture pour acheminer de l'aide. De Yogya, pour s'y rendre, il
faut au moins 2 heures car les routes sont très
encombrées, voir complètement
embouteillées sur plusieurs kilomètres.
Si quelques personnes veulent participer à cette aide
très directe et concrète, je ferai un compte
rendu tous les deux jours des achats et des nouvelles du village de
Bebekan. Aujourd’hui, trois jeunes volontaires
indonésiens du SAR (search and rescue) m'ont
escortée, l'un dans la voiture, les deux autres sur une
moto, pour éviter que la voiture soit agressée
par des gens au bord de la route qui réclament de l'aide.
Ils ont collé sur ma voiture leur label SAR et le mot
"Voiture allant évacuer un mort". Si soudain l'aide
gouvernementale ou internationale tombait abondamment sur le village de
Bebekan, on pourrait reporter l'argent restant sur un autre village
oublié, ou alors l'investir dans un petit projet
à long terme à Bebekan.
Projet dans les jours à venir:
Un mot sur SAR (Search and Rescue): c'est une organisation de jeunes
volontaires indonésiens, essentiellement des
étudiants, spécialisés dans
l'évacuation des blessés ou des morts. Lors du
tsunami d'Aceh, ils sont partis deux mois évacuer les corps.
POur le séisme de Yogya, ils sont sillonnés les
villages pour évacuer les blessés et morts. Ils
pensaient que leur mission s'arrêtait là. Leur
bureau sont dans le complexe des bureaux du Gouverneur de Yogyakarta,
jalan Malioboro, bureau qu'on leur prête, mais ils ne sont
attachés à aucune structure gouvernementale. Les
familles des blessés qu'ils avaient
évacués sont venus les voir pour leur demander
une aide alimentaire et logistique car elles disaient ne rien recevoir
des autorités. Ils ont donc été
entrainés à malgré eux à
s'occuper de centraliser les données sur l'aide: quel
village en a reçu ou pas, car le gouvernement ne centralise
rien. Tout est dispersé, les ONG ne savent pas où
distribuer l'aide et beaucoup de villages jusqu'à ce soir,
mercredi 31 mai, n'ont reçu encore aucune aide, ni tente, ni
lampe, ni nourriture. SAR est donc en train de dresser une carte
précise de la région sinistrée par le
séisme avec ces cartographes et géologues de
l'université Gadjah Mada et d'informer les ONG sur
l'état des lieux des divers villages en regroupant toutes
les données que voudront bien leur donner toutes les
organisations à mesure qu'elles délivreront de
l'aide. C'est en principe le travail du gouvernement, mais il n'est pas
fait. SAR le fait sans fond, complètement
bénévolement, ils mettent des volontaires
à disposition et des voitures pour apporter l'aide dans les
villages oubliés.
Demain, au plus tard après-demain, ils auront
terminé la carte qu'ils mettront à chaque instant
sur un site internet que je vous communiquerai.
Ce matin, après une discussion très
concrète avec Mazurki et Asep, les deux pilliers de SAR
(Search and Rescue), nous avons décidé la chose
suivante pour les fonds que vous avez envoyés: nous restons
concentrés sur le village de Bebekan. Les habitants de
Bebekan m'ont dit hier que les 5 villages voisins n'avaient
reçu aucune aide. Nous y retournons demain matin, avec
quatre étudiants volontaires de SAR, la voiture
chargée de nattes, de sac de riz, de lampe
tempête, de pétrole, de lait, de sarong,
d'aspirine, de vitamines, de 5 tentes, d'huile, etc... Toutes ces
choses ont été achetées
grâce à vos dons. Arrivés à
Bebekan, nous allons construire en bambou un "posko", poste de
communication, où les 4 étudiants vont rester
à demeure pour coordonner l'aide, la distribuer à
Bebekan et dans les villages voisins que nous allons visiter demain.
Cette structure légère, peu coûteuse de
posko est essentielle pour dans les jours qui viennent
réceptionner de l'aide internationale ou
d'organisations ou groupes locaux tel que Jarum, Kompas etc... S'il n'y
a pas de posko, les ONG ne savent pas à qui donner l'aide.
Et cette aide nécessite un suivi quotidien: combien
reste-t-il se sac de riz aujourd'hui, de quoi manque ce village... Car
nous ne sommes pas dans une situation où les
sinistrés sont regroupés dans des camps de
réfugiés. Ils sont réfugiés
dans leur propre village, donc beaucoup de dispersion. Et s'ils ne
meurent pas de faim et n'ont pas l'air de souffrir l'horreur, ils
vivent tout de même entre les ruines de leur maison, sans
électricité, sans toit, sinon pour certains des
tentes, sans sanitaire, sans possibilité encore d'acheter
quoi que ce soit dans les environs car tous les magasins sont
sinistrés, et sans travail, sans argent. Cette situation
risque de durer plusieurs semaines, voir plusieurs mois, même
si beaucoup sont très débrouillards et
dynamiques. Une des priorités seraient de
déblayer les ruines des maisons avec de gros engins pour que
les habitants puissent commencer à reconstruire avec les
moyens du bord en attendant les fonds de reconstruction. Le
gouvernement indonésien a organisé des posko dans
certains quartiers ou villages, mais dans beaucoup pas. Le
rôle des volontaires de SAR sera donc d'informer le bureau
à Yogya de l'état des stocks, de s'assurer que
l'aide est équitablement distribuée à
tous les villageois et de réceptionner l'aide des ONG
diverses. Car l'aide internationale est en train d'affluer, il est donc
un peu "idiot" d'aller, comme le font encore des milliers de personnes
à Yogya et comme moi", acheter des vivres et autres au
supermarché pour les villageois alors qu'il commence
à y avoir des stocks énormes qui n'attendent
qu'à être dirigés vers les villages
nécessiteux.
Ce que je vous écris là va peut-être se
modifier demain sur le terrain à Bebekan. Il faut savoir
improviser tous les jours car la situation se modifie constamment, les
besoins aussi. Mais l'idée du posko que nous patronnons avec
votre aide en collaboration avec la logistique de SAR me
paraît bonne et pourra peut-être
déboucher sur un plus long terme, pour assister les
villageois à la reconstruction de leur maison selon des
normes antisismiques.
La suite donc des nouvelles demain soir.
En vous remerciant,
Elisabeth D. Inandiak
Journaliste et Ecrivain
Complément d’information sur le SAR
Cette équipe de volontaires, est constituée de 60
jeunes Yogyakartanais qui ont mobilisé 20
véhicules et qui sillonnent tous les endroits dont on ne
parle pas dans la presse pour venir au secours des blessés,
les transporter dans les hôpitaux, enterrer les morts et
distribuer du matériel (couverture, tentes etc.). Ils ont
constitué une banque de données
cartographiées des villages avec des cartographes de
l’Université UGM, quartiers et campagnes
touchées, où l’aide n’est pas
encore arrivée ou qu’ils ont
évacués eux mêmes. Tous peuvent
utiliser ces données. Il n’y a encore aucun
travail de ce type et les autorités locales semblent
dépassées par la situation. Tous leurs locaux,
les maisons des uns et des autres sont occupées par une
foule de gens sans toit dans le sud du Kraton. Ils ont
déjà dépensé 5000 E de leur
poche (ils ne sont déjà pas riches
eux-mêmes) pour payer la nourriture à tous ces
gens surtout l’essence qui sert à sillonner les
zones les plus touchées (pour vous donner une
idée, ils dépensent environ 300E par jour en
essence). Ils ne savent pas comment faire pour les jours qui viennent
car ils ont la responsabilité
d’énormément de blessés et
sans-abris.
|