Lettre de Java - 3

Vendredi 2 juin 2006

Ce matin, j'ai emmené le représentant consulaire de France à Yogyakarta, Dominique Clarisse, rencontrer les responsables de SAR ["Sea and Rescue", une association de volontaires] afin qu'il parraine à son tour avec son réseau un autre village comme nous le faisons pour Bebekan. Si nous avons deux villages que nous aidons, dans deux coins différents, nous pourrons échanger parfois de l'aide et de la coopération. Il faut préciser que Dominique agit en tant qu'individu et non en tant que consul de France (il est d'ailleurs consul de France bénévole). Précisons que l'ambassade de France à ce jour n'a envoyé aucun personnel sur place et ne lui a envoyé aucune liste des ONG françaises arrivées à Yogyakarta, ce qui nous aiderait bien pour les contacter et voir de quelle aide elles disposent. Nous allons donc recenser les ONG nous-mêmes. Marzuki, un des responsables de SAR, a envoyé cet après-midi des étudiants bénévoles en motos pour faire un inventaire de plusieurs villages oubliés par l'aide dans la région de Pyungan, dans les collines derrière Ratu Boko, la cité royale au-dessus des temples hindous de Prambanan. Des villageois qui disent avoir faim attaquent les convois apportant de l'aide, ce qui ne facilite pas le travail. En principe, demain, Dominique partira monter un posko [poste de coordination] dans un village là-bas et commencer à apporter l'aide nécessaire.

Pour ce qui concerne Bebekan, nous y sommes allés à nouveau ce matin, apportant du riz, des nouilles instantanées, des nattes, des lampes tempêtes, lampes de poche, piles, médicaments, vitamines, tentes etc. Nous étions avec quatre étudiants indonésiens qui vont monter un posko dès ce soir à Bebekan puisqu'ils sont restés sur place. Lorsque nous sommes arrivés, tous les hommes du village faisaient "gotong-royong", c'est à dire travaillaient bénévolement en travail d'entre-aide les uns pour les autres à déblayer les premiers gravats d'une maison. Ils sont très actifs, n'attendent pas du tout l'aide, ils se débrouillent eux-mêmes. Mais bien sûr la tâche est immense et donc l'aide est bienvenue. Ils nous ont dit avoir désormais assez à manger, car ils ont du riz de leur rizière, du manioc, des noix de coco, des légumes, du soja. Passés le choc, ils sont repartis dans les champs et les femmes se sont remises à cuisiner. Ils sont donc très honnêtes sur leurs besoins, ne cherchent pas à obtenir des caisses de nouilles ou des sacs de riz pour les revendre. Ils nous ont montré comment leur confort avait "progressé" : ils ont dégagé plusieurs lits de sous les décombres et les ont placés sous une tente pour ceux qui avaient attrapé froid à cause des premières nuits où il pleuvait à verse et où ils n'avaient aucune tente ou presque. Avec les tentes et les nattes que nous leur avons apportées, ils ont désormais assez d'abris provisoires. Un groupe de médecins est passé dans le village la veille et a désinfecté les dernières plaies. Donc plus de blessés mal soignés. Ils nous ont offert à nouveau des noix de coco et du manioc cuit dans le sucre de palme qu'ils avaient pressé eux-mêmes le matin de leurs palmiers, et d'autres patates douces cuites à la vapeur dans des feuilles de bananiers, et encore d'autres frites comme des chips. Il n'y a donc plus de problème de nourriture. Tout est bien reparti de ce côté là. Il faut savoir que du gouvernement indonésien ils n'ont reçu que quelques kilos de riz. Tous les amis indonésiens que nous questionnons qui vont dans les villages apporter de l'aide de façon spontanée nous disent tous la même chose : que l'aide du gouvernement est absente ou ridiculeusement petite, ce qui veut bien dire que sans la solidarité de milliers de bénévoles, les survivants du séisme seraient dans la détresse comme au premier jour. L'aide internationale commence à arriver mais nous ne l'avons pas encore vue à Bebekan ni dans beaucoup d'autres villages.

Nous avons donc fait une petite réunion informelle avec les quatre étudiants qui vont installer le posko [poste de coordination]. Dominique Clarisse nous a donné deux tentes igloo pour abriter les étudiants le temps qu'ils construisent le posko en bambou. Deux étudiantes françaises bénévoles, Séverine et Coline, qui nous accompagnaient aussi, sont d'accord pour rejoindre demain matin les quatre étudiants indonésiens et travailler ensemble sur le village de Bebekan.

Elles vont faire des photos de toutes les familles du village devant leur maison, détruite ou pas. Cette documentation vous sera envoyée si vous le désirez, mais elle servira surtout pour le projet de reconstruction. Le gouvernement a promis de verser 30 millions de roupies (2.800 euros) à chaque famille qui a perdu sa maison dans le séisme. Le problème, c'est qu'aucun fonctionnaire du gouvernement n'est venu encore à Bebekan pour faire le recensement. Si les villageois de Bebekan nettoient trop bien leurs ruines, ils risquent d'obtenir moins d'aide ensuite pour la reconstruction. Dans le village d'une amie détruit à 95%, les habitants avaient pris l'initiative de faire venir 60 bénévoles de Wonosari (région de Java Centre) pour les aider à dégager les décombres, mais le lendemain, ils ont stoppé tout travail car ils ont appris qu'ils risqueraient de recevoir moins s'ils nettoyaient avec le recensement dont personne ne sait quand il va avoir lieu. A Bebekan, les gens ne veulent pas attendre, ils n'étaient même pas au courant de ce problème bureaucratique.

Nous avons circulé cet après-midi dans les 5 villages autour de Bebekan pour voir s'ils ne manquaient pas de logistique essentielle telle qu'à manger ou des tentes, car il est essentiel de ne pas se laisser creuser un écart trop grand entre Bebekan que nous aidons et d'autres villages à 1 km seulement de là. Mais les villages en questions semblent être sortis de la phase d'urgence aussi (nourriture et tentes).

Les besoins immédiats (pour demain) de Bebekan tels que nous les définissent les villageois sont:
-un générateur (car l'électricité tarde à revenir)
-des cahiers, crayons, règles, cartables pour 160 enfants.

Ils vont tous reprendre l'école lundi prochain, sous des tentes pour les écoles qui sont détruites.

Dominique Clarisse et moi sommes donc en train de chercher des ONG  arrivées à Yogya qui auraient des générateurs. Si vous avez un contact, il est le bienvenu.

J'ai acheté les fournitures scolaires et les apporte demain matin à Bebekan, avec Séverine et Coline qui vont louer une moto pour pouvoir être autonomes ensuite avec les 4 étudiants indonésiens. Les six étudiants vont pourvoir en vivant sur place avec les gens de Bebekan évaluer précisément leurs besoins au jour le jour et commencer à aborder les questions de reconstruction. Une des seules maisons qui est resté absolument intacte est une maison avec des colonnes en bois et des murs en bambous, un toit de tuile. Rien n'a bougé. Il faut donc repenser l'habitat, revoir l'idée du ciment et du béton comme signe de modernité, réfléchir avec un architecte local ou étranger connaissant bien le climat javanais à des types de constructions anti-sismiques, et les gens de Bebekan ont l'air d'être d'accord. Comme ils vont reconstruire eux-mêmes leur maison, l'idée serait de leur transmettre ce savoir de construction anti-sismique pour qu'éventuellement ils puissent être employés ensuite dans d'autres villages à construire de la sorte.

Aucun puits du village n'a été détruit par le séisme, ils ont donc de l'eau sans problème.
J'ai demandé également aux étudiants de questionner précisément les villageois sur leurs activités culturelles. Ils avaient deux groupes artistiques: un de REOG et un de JATILAN (ce sont deux danses de transes très populaires à Java). Ils faisaient des représentations dans toute la région et gagnaient un peu d'argent avec cette activité. Tous les costumes et instruments de musiques ont été détruits dans le séisme. C'était des costumes et des instruments très rudimentaires. Nous allons donc évaluer le coût pour leur en racheter, pourquoi pas de meilleurs si possibles pour qu'ils puissent rapidement donner une première représentation de REOG ou de JATILAN dans leur village en invitant les villages environnants, représentation qu'on pourra appeler : "REOG GEMPA" (danse du séisme). Ramener rapidement de la joie et de la beauté est aussi une priorité.

Par ailleurs, nous nous efforçons d'échanger le plus d'informations possibles avec d'autres groupes et de partager un peu les fonds que vous nous avez donnés avec d'autres personnes de confiance, SAR se charge de tout centraliser. Deux exemples : ce matin, avant de partir, Emi, la femme qui m'avait conduite le dimanche 28 dans le village de Bebekan, m'a dit que le village de Tangkilan dans le district de Bambang Lipuro, un des plus touchés, n'avait que 4 tentes alors qu'ils étaient 800. On ne trouve plus de tente à Yogya. Une amie française de Bali m'a proposé d'en envoyer aussitôt demain par avion cargo que je transmettrai aussitôt à Emi.

Autre exemple, une amie peintre, Diah, va depuis plusieurs jours dans le village de Tegal, Piyungan, près de Prambanan (temples hindous) où beaucoup de petits enfants n'ont pas de lait. Elle en a acheté quelques boîtes avec son argent et l'aide de sa famille mais cela ne suffit pas. Je vais donc demain lui apporter plusieurs cartons de lait qu'elle va emporter là-bas.

Elisabeth D. Inandiak
Journaliste et Ecrivain

 

 



© SOLIDARITE INDONESIE
contact@solidarite-indonesie.org