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Lettre de Java - 5
Mercredi 7 juin, deux pompiers bénévoles de
Pompiers Humanitaires se sont proposés de venir faire un
tour d’inspection à Bebekan. Ils ont
inspecté les maisons qui tenaient encore debout, toutes sont
pratiquement à détruire sauf deux que les
habitants voulaient détruire aussi car ils sont
traumatisés à la vue de la moindre fissure
même superficielle sur les murs. Les pompiers leur ont dit
que ces deux maisons étaient en bon état. Les
villageois voulaient aussi détruire le préau au
sommet de la colline, à coté du
cimetière, qui sert à accueillir une fois par an
la cérémonie de Nyadran, la fête des
ancêtres. Les piliers en béton étaient
fissurés, ils avaient peur qu’ils
s’écroulent sur leurs têtes, mais les
pompiers leur ont dit que ce n’était que des
fissures de surface et que le préau était en
parfait état aussi. Ils leur ont par contre dit de
détruire en priorité une vaste masure chancelante
au sommet d’un petit promontoire surplombant le chemin du
village. SI la masure s’écroule, elle risque de
tomber sur le chemin très passant. Mais les villageois nous
ont dit qu’ils n’osaient pas l’abattre
parce que c’était en fait un tombeau qui
appartenait à une famille qui n’habitait plus le
village. Il leur faut donc demander au préalable
l’autorisation à cette famille.
Nous avons fait une nouvelle distribution de bottes en caoutchouc, de
lunettes de protection pour les hommes qui démolissent les
ruines. Les étudiants ont établi sur leur
campement un rendez-vous médical chaque soir, ils nettoient
les plaies avec des compresses stériles, donnent les
médicaments prescrits par les médecins de
passage. Ils tiennent une liste de tous les villageois qu’ils
soignent avec leurs symptômes etc…
Nous avons proposé aux villageois de leur racheter leurs
instruments de musique détruits dans le séisme,
cela les ravit. Déjà chaque soir, ils jouent sur
des morceaux de bambous et des bidons d’essence en plastic.
Les instruments sont des instruments populaires, bon marché,
mais qui sont difficile à trouver car ils doivent
être bien fabriqués car les joueurs
n’utilisent pas d’amplificateur. Le son du
« reog » porte à plus de 2kms
à la ronde, si les instruments sont justes. Jouer cette
musique et pouvoir danser est la seule occasion de détente
le soir pour ces hommes qui toute la journée travaillent
sans rétribution financière dans la
poussière et sur des montagnes de gravats, les ruines de
leurs propres maisons. Ce n’est donc pas un superflu mais une
chose essentielle qui les rassemble autour de leur identité
villageoise, détruite matériellement, mais non
pas spirituellement.
Ils nous ont montré une ancienne bâtisse qui
abritait pendant quelques années une école
maternelle qui a été abandonnée, faute
d’argent pour fonctionner. La bâtisse est
très endommagée, mais nous avons émis
l’idée avec eux de la raser et de construire sur
son emplacement un «sangar », une maison de la
culture, soit un pavillon ouvert (pendopo) de 9m sur 8m avec une petite
partie fermée par des portes en accordéon de
« warung » (kiosque) pour y installer une petite
bibliothèque pour les enfants. Les musiciens et danseurs de
« réog » pourront aussi utiliser ce lieu
pour leurs répétitions, et cet espace pourra
abriter les diverses activités de
l’après-midi pour les enfants.
Nous allons avec un architecte bénévole et les
gens de Bebekan établir des plans, le coût,
sachant que ce seront les villageois eux-mêmes qui
construiront le lieu sur la base volontaire du « gotong
royong » (entre-aide villageoise). Mais ils veulent bien
sûr travailler d’abord au déblayement
des ruines avant toute chose, ce qui peut prendre encore plusieurs
semaines. Ils transportent les gravas dans des brouettes en bois
à bout de bras jusqu’aux chemins du village
qu’ils comblent ainsi. Nous allons trouver un camion pour les
soulager un peu et faire avancer le déblayement plus vite.
En attendant, un ami nous a obtenu par l’ONG Atlas une vraie
tente de toile genre armée (jusqu’à
présent les villageois dorment sous des bâches en
plastic suspendues à des bambous) sous laquelle nous allons
organiser dès demain dimanche les activités pour
les enfants. Les étudiants indonésiens
établis en « posko » dans le village
s’occuperont de ces activités. Nous apportons
demain des cahiers de dessin, un tableau blanc, de la peinture.
Par ailleurs, quatre étudiants indonésiens de
Jakarta sont arrivés ce soir pour aider au nettoyage des
gravas. Un Marocain travaillant comme entrepreneur dans le
bâtiment à Bali, Midu, est venu
bénévolement pour installer de façon
extrêmement professionnel les câbles
électrique et les néons sous chaque tente et le
long des chemins du village. Nous avons acheté ce matin
plusieurs centaines de mètres de câbles
à cet effet. Midu va encore passer toute la
journée de demain à l’installation
électrique. Il est assisté par un jeune chanteur
de hip-hop de Jakarta, Gerry, dont la femme vient d’accoucher
d’un bébé
prématuré à Yogyakarta.
Les villageois nous ont encore dit hier que la seule aide du
gouvernement qu’ils ont reçue depuis 13 jours se
résume à deux sacs de 25 kgs de riz, deux cartons
d’huile et 4 couvertures. Aucune ONG internationale
n’est encore entrée dans leur village pour les
aider, sinon les pompiers bénévoles sous notre
conduite.
Le gouvernement a annoncé qu’il versera 90.000
rupiah (8 euros) par mois et par personne
sinistrée (dont la maison a été
détruite). Pour une famille de deux enfants, cela fait
360.000 rupiah par mois ce qui est déjà un petit
soutien quand on sait que le salaire minimum mensuel dans la
région de Yogyakarta est inférieur à
600.000 rupiah. Le chef du village nous a dit que le total de
l’argent lui sera remis et qu’il a la charge de la
distribution. Mais il estime que tous les gens du village y ont droit,
car même les rares personnes dont la maison a
résisté au séisme sont
affectées, toutes participent au gotong-royong, mettent tout
leur temps et leur force de travail au nettoyage des maisons des autres
et du village. Il répartira donc la somme totale
à égalité entre chaque personne de
Bebekan.
Une des spécialités des femmes de Bebekan est la
fabrication des « emping » sorte de chips plates
faites avec un gland rouge, le melinjo. Sur la petite colline du
village poussent ces arbres mais pas en nombre suffisant. Les femmes
vont acheter les glands chez un fournisseur, elles les rapportent au
village, les font éclater dans du sable brûlant,
les pilent puis les écrasent en petits cercles et les font
sécher au soleil avant de les faire frire. Puis elles
rapportent leur production au fournisseur qui leur donne 1000 rupiah
(moins de 10 centimes) pour chaque kilo d’emping. Dans les
magasins, les emping se vendent à plus de 12.000 rupiah le
kilo. L’idée serait de planter de
manière plus dense et efficace ces arbres melinjo sur la
colline de Bebekan (il faut 4 à 5 ans pour qu’un
arbre produise des glands) et de trouver aux femmes du village un
réseau de vente à Yogyakarta, pour
qu’elles puissent vivre décemment de ce travail.
Il faut savoir que les gens de Bebekan ne demandent jamais rien.
C’est nous qui les questionnons chaque jour pour savoir ce
dont ils ont besoin.
Précisons également que les seuls frais de
fonctionnement de cette aventure se réduisent à
l’argent que je donne chaque jour au chef des
étudiants du posko de Bebekan pour acheter de quoi cuisiner
pour les étudiants campant sur place, leur essence de moto
et leur carte de téléphone, un peu de papier pour
établir leurs rapports, soit environ 15 euros par jour pour
l’ensemble du groupe
d’étudiants.
En nous mettant au service de Bebekan dans le sud de Yogyakarta, nous
ne devons pas oublier non plus le volcan Merapi au nord qui est
très très actif. Plusieurs soirs, je suis
montée avec Asep, le coordinateur des secouristes
volontaires étudiants pour le volcan et le
séisme, vers les camps de réfugiés du
Merapi et au-delà. Toute la nuit, les villageois sont assis
en groupe sur des nattes, sur la route, face au cratère et
montent la garde. Ils surveillent les coulées de lave, les
nuées ardentes et quand le volcan se couvre, ils doivent
identifier ses humeurs à ses grondements. Ils se tiennent
prêts à donner l’alerte aux habitants
qui dorment dans leur maison. Avant-hier soir, je suis
montée voir le gardien du volcan, mbah Maridjan, qui
m’a adoptée depuis plusieurs années
comme un membre de sa famille. Le matin le Merapi avait
craché une énorme nuée ardente, tous
les villages proches du cratère devaient être
évacués, mais mbah Maridjan restait à
son poste avec quelques proches. La route d’accès
au village était barrée non par
l’armée mais par les villageois
eux-mêmes, non pas parce que le volcan était
dangereux mais pour empêcher les TV indonésiennes
et internationales de harceler le gardien du volcan qui est assailli
depuis des semaines par les médias qui lui font dire
n’importe quoi. Il ne reçoit donc plus aucun
journaliste et s’est réfugié dans la
cuisine de sa maison, sur un lit en bambou, tandis que sa femme fait la
cuisine sur des braises à même le sol de terre
battue. Il s’est réfugié non pas contre
les nuées ardentes, mais contre les nuées de
journalistes et les fous illuminés en tout genre. La folie
humaine est plus dangereuse que l’éveil du volcan.
L’ambiance était à la fois calme et
tendue, les arbres et les toits de maisons couverts de cendres, le
cratère bouillonnant de nuées ardentes et de
laves juste au-dessus de nos têtes. En contrebas de la
maison, les femmes du village préparaient le repas
cérémoniel et les offrandes pour la nuit.
J’ai apporté à mbah Maridjan les noix
de coco que les gens de Bebekan m’ont donnée pour
le village du volcan.
Merci et à bientôt,
Elisabeth D. Inandiak
Journaliste et Ecrivain
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