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Lettre de Java - 6
Dimanche 11 juin, trois étudiantes
indonésiennes (dont une balinaise)
bénévoles (faculté de
psychologie) installées à Bebekan ont
commencé le playgroup avec les enfants du village sous la
tente donnée par l’ONG Atlas. Comme les enfants
seront en vacances dans une semaine, et ceci jusqu’au 15
juillet, nous allons développer les activités
sous cette tente et peut-être organiser une ou deux fois une
sortie en bus pour que les enfants voient autre chose que les ruines de
leur village. J’ai mis les trois étudiantes en
contact avec une psychothérapeute française,
Judicaëlle, elle aussi bénévole,
spécialisée dans les situations
post-traumatiques. Elle a travaillé chez Mère
Thérésa pendant 2 ans, au Rwanda dans les camps
après le génocide, à Srilanka
après le séisme. Elle est formidable et va
transmettre un peu de son expérience aux trois
étudiantes indonésiennes.
Mercredi 14 juin, nous avons donné 2.000.000 de rupiah (soit
180 euros) aux femmes de Bebekan pour qu’elles
achètent les ingrédients pour préparer
le repas cérémoniel du lendemain, «
syukuran » ou « selamatan ». Nous leur
avons suggéré l’idée
d’organiser un tel repas pour rassembler pour la
première fois tous les habitants de Bebekan autour de
prières, de chants, de courts discours de
présentation des bénévoles et de
l’aide à Bebekan depuis le séisme, et
d’un repas communautaire pour quelques 600 personnes. Ce sont
les femmes de Bebekan qui donc depuis mercredi après-midi
ont cuisiné sans relâche toujours selon le
« gotong-royong » (entre-aide communautaire) pour
préparer ce repas « festif et
méditatif ».
Mercredi soir : le volcan Merapi dont le statut d’alerte
avait été baissé la veille de
« awas » (alerte) à « siaga
» ( prêt), a craché une
énorme nuée ardente de plus de 7kms qui a atteint
le hameau de Kaliadem, là où se trouvent des
petits restaurants qui surplombent un ravin où
s’écoule la lave. C’est un des lieux de
tourisme local, car on y a une vue superbe sur le volcan.
C’est là aussi que se trouvent deux sites
sacrés, la Pierre Eléphant et le Banian Blanc qui
sont le sujet central du livre que j’ai écrit il y
a 8 ans sur le volcan Merapi. La population locale a réussi
à s’enfuir à temps, sauf un secouriste
du SAR et un villageois qui se sont réfugiés dans
le bunker de Kaliadem. Ce bunker peut accueillir 50 personnes avec
assez d’oxygène pour 5 ou 6 jours. Mais plusieurs
mètres de lave ont recouvert le bunker. Asep, le
coordinateur des secouristes de SAR avec qui je travaille au quotidien
sur Bebekan, est parti aussitôt au poste de secours sur le
volcan. A 22h, j’ai alerté les pompiers Sans
Frontières Français. Je les croyais partis, mais
une nouvelle équipe de quatre personnes les a
remplacés, uniquement avec du matériel
médical pour les blessés du séisme.
Ils n’avaient donc aucun équipement ignifuge avec
eux ! Je les ai tout de même conduits au poste de secours,
ils sont partis à minuit sur le site avec une voiture de
pompiers de Yogyakarta, une ambulance, le camion de secours du SAR.
L’approche du bunker était pratiquement
impossible, tout était plongé dans les
ténèbres, enfouis sous la lave en
ébullition que la voiture de pompier essayait de refroidir
avec des jets d’eau, avec des nuées
ardentes qui continuaient à tomber si bien
qu’à 4 heure du matin ils ont tous dû
rebrousser chemin à toute vitesse.. Les pompiers
français ont été
impressionnés par l’organisation des secouristes
du SAR et de son commandant, Jabrik, qui dirigeait les
opérations avec ordre et en mesurant tous les risques. Ils
sont plus que jamais déterminés à
venir former les volontaires de SAR à diverses techniques
dans les prochains mois et peut-être leur faire parvenir un
peu d’équipement.
Jeudi matin un bulldozer est monté, mais les
nuées ardentes se poursuivaient, le conducteur du bulldozer
à un moment s’est sauvé,
terrorisé. Asep et moi avons acheté des lunettes
de moto (les mêmes utilisées par les habitants de
Bebekan pour la destruction de leurs ruines) pour que les sauveteurs
puissent un minimum se protéger les yeux. Asep est parti au
nord sur le volcan, moi dans le sud vers Bebekan.
Jeudi après-midi. Les villageois ont
déroulés des nattes selon un tracé en
étoiles, partant du centre du village et remontant sur deux
chemins et sur les pentes de la petite colline qui monte au
cimetière, creusant leur place au milieu des ruines et
gravats toujours aussi envahissants. Tous ont revêtus leurs
habits de fêtes, pour les femmes (habituellement dans ce
village non voilées) leur voile et leur batik, pour les
hommes, leur sarong, et leur peci noir (petit chapeau). Nous
étions pleins d’admiration de les voir si bien
vêtus au milieu de leur vie ruinée. Le matin
même, j’ai couru pour
récupérer 200 assiettes et verres en plastic
offerts par une des filles du sultan via un posko installé
dans sa maison, et j’ai acheté le
complément (200 assiettes et verres) dans un magasin avant
de filer sur Bebekan. Se sont joints à nous trois
Français travaillant dans l’ONG Atlas,
chargé de la reconstruction des villages. Sachant que le
gouvernement indonésien a interdit aux ONG
étrangères d’intervenir dans la
reconstruction de maisons permanentes, ils font des recherches pour la
reconstruction avec des matériaux recyclés,
classés « semi-permanents » et qui
permettront de « détourner » cette loi.
Ils voulaient voir la situation à Bebekan. S’est
joint à nous également Vincent, un ami
Français qui vit depuis de très nombreuses
années à Yogyakarta. Depuis le début
du séisme, avec sa femme indonésienne, Puji, ils
ont monté un posko dans leur maison, ils collectent sans
relâche de l’aide et la redistribue aux personnes
ou villages dans le besoin, en se guidant sur les appels
d’une radio communautaire et de divers amis. Vincent a
déjà beaucoup donné au
village de Bebekan et ce jeudi il a apporté 127 paquets, un
pour chaque famille, contenant du riz, du sucre, du savon
etc…
Le repas cérémoniel s’est ouvert sur un
« tahlilan », des prières aux morts,
puis par un « dikir », psalmodie du nom
d’Allah à
répétition, mantras pour nettoyer le
cœur, pratiqués par les musulmans soufis comme le
sont les villageois de Bebekan... Puis j’ai
été invitée à raconter
comment je suis arrivée dans ce village. A mes
côtés se trouvait Emi, la femme qui m’a
conduite le dimanche 28 au matin à Bebekan après
l’enterrement d’une cousine à elle dans
un autre quartier. Elle a dit aux gens de Bebekan que
c’était sa cousine morte qui nous avait fait nous
rencontrer et aider Bebekan. Puis les plats ont
été apportés par les jeunes hommes du
village, dont le fameux « nasi tumpeng », un plat
de riz servi en forme de montagne ou de volcan avec deux gros piments
rouges plantés au sommet, l’un à
l’horizontal (monde terrestre, mondain), l’autre
à la verticale (monde spirituel), et au croisement un petit
œuf de caille. Les assiettes ont circulé de mains
en mains, du riz blanc, des « sayur urap »,
carottes, soja cuits à la vapeur et
mélangés à de la noix ce coco
râpée, du bœuf en daube, des lemper (riz
farci de viande cuit dans une feuille de banane), « naga sari
» (banane, farine et sucre de palme cuit dans une feuille de
banane)…verres de thé ultra sucré.
Asep nous a rejoints après avoir passé la
journée sur le volcan avec les secours qui
n’avaient toujours pas réussi à
déblayer complètement la porte du bunker. Dans la
tombée du jour, les villageois se sont dispersés
au son des percussions et gongs du groupe de REOG que nous sommes en
train de faire renaître de ses ruines. Nous avons
commandé tous les instruments manquants qui seront
prêts dans 15 jours. Avant d’acheter les costumes,
nous avons demandé aux villageois de bien organiser leur
groupe. Ils ont dressé la liste des 60 membres, danseurs,
musiciens, manager, « secrétaire », (les
plus jeunes ont 17 ans, comme il s’agit de danses de transe,
les adolescents ne sont autorisés à joindre le
groupe qu’à partir de leur majorité et
s’ils sont jugés assez « mûrs
» pour affronter la transe). Dimanche
après-midi, nous nous retrouverons tous chez moi, sur les
pentes du volcan (mais loin tout de même du
cratère) avec Asep, les étudiants et
les responsables du Reog pour discuter de la bonne organisation de leur
groupe. Si je peux avoir un minibus, nous emmènerons aussi
peut-être quelques enfants de Bebekan pour les changer
d’air.
Vendredi matin [16 juin], 8h. Alors que les nuées ardentes pleuvent
toujours au sommet du volcan transformé en un paysage
lunaire, transportant de la pluie de cendres et de sable, alors que
mbah Maridjan, le gardien du volcan, demeure toujours fidèle
à son poste dans son village, à 500 m des
nuées ardentes, je reçois un message
d’Asep : les secouristes viennent de
pénétrer dans le bunker. Contre la porte, ils ont
trouvé le corps du secouriste de SAR, mort,
brûlé et asphyxié, et à
l’intérieur le corps du villageois, dans la salle
de bain, mort lui aussi dans les mêmes conditions. Il semble
que le secouriste de SAR qui avait la charge de veiller à
l’évacuation de la population de Kaliadem soit
allé chercher un retardataire et que tous deux
n’aient pas eu le temps de fuir, si bien qu’ils se
sont réfugiés aussitôt dans le bunker
sur place. Ont-ils mal refermé la porte sur eux, ou bien le
bunker était-il mal conçu ? En principe, ce genre
de bunker est conçu pour résister à
une très forte chaleur et pression, à des
torrents de lave et de magma. Ces deux hommes morts dans le bunker me
remplissent ce matin d’un immense chagrin. Le
séisme a fait plus de 6000 morts, mais l’action
sans doute me gardait des pleurs. Peut-être est-ce toute la
tristesse accumulée inconsciemment depuis le
séisme. Peut-être parce que je suis si
liée avec le volcan. Peut-être aussi parce que je
travaille en étroite collaboration avec quelques uns de ces
jeunes du SAR bénévoles,
héroïques, aussi bien pour leur
dévouement que pour leur courage.
Mati abu di utara
Mati batu di selatan
Air mata pun berdebu
Mort de cendres au nord
Mort de pierres au sud
Nos larmes mêmes sont poussières
Merci pour votre soutien à Bebekan
Elisabeth D. Inandiak
Journaliste et Ecrivain
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