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Lettre de Java - 7
Ces derniers jours, je regardais pour la première fois,
enfin, les photos que les étudiants ont prises le
surlendemain du séisme dans le village de Bebekan avec
chaque famille devant sa maison détruite. C'est poignant et
surtout ce qui saute aux yeux c'est que ce n'est pas une "catastrophe
naturelle" (bencana alam), mais une catastrophe sociale. Toutes les
maisons qui se sont écroulées dans le sud de
Yogya ou presque sont des maisons de pauvres.
Les pompiers français qui sont venus dans le village ont dit
qu'elles étaient toute très mal construites, avec
des briques de mauvaise qualité, du ciment tout aussi
mauvais, et sans aucune technique élémentaire de
construction. Au Japon, un séisme de force 5,9 ne
détruit aucune maison. Et à présent le
gouvernement annonce qu'il va donner entre 10 et 30 millions de Rupiah
par maison détruite. Or plusieurs architectes
compétents disent que construire une maison anti-sismique en
ciment et béton coûte cher, car il faut beaucoup
de fer et de techniques. Les villageois ne pourront donc pas se
reconstruire une maison solide, ils récupèrent
déjà une à une les briques intactes
dans leurs ruines pour les réutiliser pour leur prochaine
maison ! Les pompiers ont pris les briques dans leur mais, les pressant
à peine, elles se brisaient en poussière ! Cet
argent n'est donc pas une aide mais une sorte de crime : on donne aux
villageois les moyens de construire non pas une maison mais un tombeau
pour leurs enfants.
La seule solution bon marché semble être le
bambou, pas cher, résistant au séisme. Le bois
est trop cher. La seule maison intacte de Bebekan est une maison en
bambou construite sur un haut socle, terrasse en ciment avec des
piliers en ciment avec des barres de fer à 50 cm dans le
sol, entre les piliers en béton des parois en bambou, c'est
le paysan lui-même qui a construit cette maison en 1965. Pas
même une seule tuile n'est tombée du toit ! Le
problème c’est qu’il change tous les ans
les cloisons en bambou car elles sont dévorées
par les bêtes. Cela doit lui coûter moins cher de
changer les parois que d’acheter du produit anti-insectes.
Nous allons commencer un programme à Bebekan, un soir par
semaine, projection de photos de leurs maisons détruites,
laisser parler les villageois sur comment ils ont construit avant le
séisme, projection de maisons japonaises en bois et bambou,
de maisons balinaises "trend" en bambou, ou autres alternatives.
Dimanche je suis allée chercher les quatre hommes du village
avec qui nous avons le contact le plus étroit depuis le
début. Je les ai emmenés chez moi, sur les pentes
du volcan, pour discuter avec eux, Asep et Faiz
(l’étudiant SAR qui dirige le posko à
Bebekan) de leurs idées de reconstruction. Les sortir des
ruines de leur village leur a fait le plus grand bien, une amie
architecte indonésienne, Retno, nous a rejoints, avec son
mari professeur de cinéma à
l’Académie des Beaux Arts de Yogya (ISI). Les
villageois nous ont dit qu’à Bebekan il y avait
beaucoup de bêtes qui dévoraient le bambou et le
bois, une vraie calamité. Il faudrait donc trouver des
traitements spéciaux pour le bambou. Retno,
l’architecte, a suggéré de commencer
déjà par faire des fondations avec beaucoup plus
de sable. Avant on mettait dans les fondations
généralement 5cm de sable, il faudrait
désormais en mettre au moins 20 cm. La grande
leçon, ce sont les maisons de Parangtritis, sur la
côté sud de Yogya, juste à
côté de l’épicentre du
séisme qui était à 7 Kms au large dans
l’océan. Pratiquement aucune de ces maisons ne
s’est écroulée, grâce au
sable sur lequel elles étaient bâties qui a amorti
les vibrations. Retno a suggéré de
budgéter une structure anti-sismique de base, fondation
(avec sable), puis un cadre avec 6 piliers en béton
armé, bien ancré dans le sol, plus une
« couronne » en béton en hauteur
réunissant les 6 piliers. Ce serait la base de la maison
type. Là-dessus, chaque famille pourrait « la
remplir » avec ce qu’elle souhaite ou peut se
permettre : parois en bambou ou en bois, ou même en briques
(si le cadre tient, le mur en briques s’il
s’écroule, s’écroule sur
lui-même à la verticale, sans grand danger), toit
en tuile ou en tôle, fenêtres et portes
récupérées de leurs anciennes maisons.
Le fait de parler de reconstruction a fait le plus grand bien
à ces hommes, de pouvoir un peu se projeter dans
l’avenir. Car en fait depuis une semaine, ils avaient
arrêté de démolir les pans de murs
encore debout et de déblayer les ruines, ce qui les
plongeait dans une déprime silencieuse. Ils se sont
arrêtés, car ils doivent travailler dans les
rizières. 75% des villageois sont des ouvriers agricoles
pour gagner leur vie. S’ils abandonnent la rizière
pour déblayer leurs ruines, la rizière
s’assèche et meurt.
Nous leur avons dit qu’il était pourtant essentiel
qu’ils ne cessent de déblayer leurs ruines, sinon
ils ne sortiront jamais de leur déprime. Le spectacle de ces
ruines est oppressant, ils vivent toujours sur les montagnes de gravats
de leur maison, dans la poussière, sans un sol plat pour
planter une tente vaste.
Ils ont donc eut l’idée d’organiser un
tour sur la même base que le tour de garde de nuit, dite
« ronda ». 18 hommes à tour de
rôle ne vont pas un jour dans la rizière et
travaillent au déblayement. Dès lundi matin, ils
avaient affiché dans le village les groupes de 18 hommes,
leurs noms, leur jour de travail et de « ronda ».
Pour les soutenir, nous avons décidé de donner de
l’argent aux femmes pour qu’elles cuisinent pour ce
groupe d’hommes chaque jour. Ainsi, le déblayement
est relancé, non pas à grands renforts de fonds,
mais juste par une stimulation, des discussions, et 4 euros pas jour
pour cuisiner pour les 18 hommes. Le dimanche, tous les hommes du
village s’activeront au déblayement et nous les
soutiendrons encore en donnant aux femmes de quoi cuisiner pour tous
les travailleurs « gotong-royong ». Depuis lundi,
le système marche très bien et le
déblayement avance, même s’il faudra
encore plusieurs semaines pour en venir à bout. Nous allons
louer une camionnette pour transporter les gravats sur les routes de
terres qui arrivent au village. A moins que Vincent, l’ami
français de Yogya qui soutient aussi Bebekan et qui est
devenu un expert dans la récupération et la
redistribution de gros stocks d’aide stagnant dans les
entrepôts les ONG internationales, achète une
camionnette et nous la prête certains jours.
Du côté de l’aide gouvernement,
l’argent mensuel (90.000 rupiah) que toutes les victimes du
séisme doivent toucher, n’est toujours pas
arrivé à Bebekan. D’autres villages
sont dans le même cas et certains manifestent plus ou moins
violemment. Les étudiants du posko vont aller faire pression
sur les autorités locales pour que cet argent soit
versé comme il se doit aux gens de Bebekan. Affaire
à suivre. C’est dire que les gens de
Bebekan ne croient pas beaucoup qu’ils toucheront un jour
l’aide à la reconstruction promise (entre 10 et 30
millions de Rupiah). De plus, depuis 2 semaines, le prix de tous les
matériaux de construction a doublé à
Yogyakarta. Même les panneaux en bambou (gedek) sont
passés de 20.000 rupiah à 40.000 rupiah.
Au nord, le volcan Merapi est toujours aussi actif et Vincent intrigue
avec grand succès auprès des ONG internationales
pour obtenir de l’aide logistique, en particulier des pompes
et des réservoirs. Suite à la grande
nuée ardente et aux coulées de lave et de magma
qui ont recouvert Kaliadem et le bunker, les canalisations qui
acheminent l’eau du sommet du volcan dans les villages haut
perchés sont toutes broyées. Lundi, je suis
montée voir le gardien du volcan, mbah Maridjan. Son village
est blanc de cendres. La nuée ardente est passée
à 500 m de sa maison. Ils n’ont plus
d’eau. Les vaches n’ont rien à boire et
elles ne peuvent brouter l’herbe couverte de cendres et de
souffre. Certains paysans désespérés
bradent leurs vaches à des spéculateurs sans
scrupule qui les leur achètent à très
bas prix. Les ONG internationales ont du mal à comprendre la
culture « villageoise » javanaise. Elles ont
l’habitude d’intervenir dans des camps de
réfugiés. Or, aussi bien pour les victimes du
séisme dans le sud, que les habitants du volcan dans le
nord, les gens ne se sont pas regroupés dans des camps mais
restent dans leur village. Sur le volcan, les femmes et les enfants
dorment dans les camps en contrebas, une partie des hommes restent en
haut, dans les villages, et dans la journée, tout le monde
remonte dans le village pour s’occuper des bêtes et
des champs. IL faut donc des pompes à eau et citernes pas
uniquement dans les camps de réfugiés, mais aussi
dans les villages. Dans les camps, les réfugiés
deviennent les « objets » des ONG, facile
à gérer et à organiser. Dans les
villages, les gens, mêmes victimes, demeurent tous
« souverains ». C’est remarquable
d’observer cela ici, aussi bien du côté
du séisme que du volcan.
Je voudrais expliquer pourquoi, bien que nous soyons très
occupés et concentrés sur Bebekan, le
séisme et le volcan sont liés dans notre action
et notre coeur. Pendant plus d'un mois, en avril et mai, tout le monde
avait les yeux rivés sur le volcan, la terreur d'une
éruption fatale. TOut le monde ou presque trouvait que mbah
Maridjan le gardien du volcan, s'entêtait inutilement et
dangereusement à vouloir rester dans son village,
à refuser l'évacuation. Puis soudain, c'est la
terre qui a tremblé au sud. Tous les secours se sont
concentrés vers le sud, oubliant le volcan. Les seules
personnes vigilantes ont été SAR : dès
samedi 27, ils se sont divisés en deux groupes : la
moitié des effectifs en bas sur le séisme, la
moitié est restée sur le volcan.
Comme je travaille avec Asep de SAR sur Bebekan, depuis que les
blessés du séisme ont été
évacués, en fin de journée,
après Bebekan Asep monte pratiquement tous les soirs au
posko relawan siaga Merapi de SAR. Souvent je l’accompagne en
voiture car leur poste est à seulement 15mn de ma maison. Je
me trouve donc informée de tous les problèmes
là-haut, surtout le jour de l’énorme
nuée ardente sur Kaliadem. Et puis le gardien du volcan
m’ayant adoptée comme membre de sa famille, je ne
peux l'oublier.
Depuis le séisme, les gens ne pensaient plus au volcan. A
tel point que les pompiers Sans frontières
français sont venus uniquement avec du matériel
médical pour les blessés du séisme.
Lorsqu'il y a eu la nuée ardente et que je les ai conduits
au posko du Merapi la nuit pour l’opération
sauvetage des deux hommes dans le bunker, ils n'avaient pas
d'équipement anti-feu !
Par ailleurs, sur un autre plan, le volcan représente la
verticalité (spiritualité), les villages du sud
détruits par le séisme l'horizontalité
(le "bas-monde), et pour bien agir il faut s’efforcer de
cultiver l'équilibre entre ces deux axes, voir
même se situer à leur intersection. Je me suis
aperçue de cela seulement lundi soir, au retour de chez mbah
Maridjan. Nous sommes allés voir aussi le Banian Blanc et la
Pierre Eléphant au milieu d'un univers lunaire,
noyé, brûlé par les cendres, juste
là où se trouve également le bunker.
Nous ne nous sommes pas attardés car c'était
très dangereux, à tout moment une nouvelle
nuée ardente pouvait surgir et comme le volcan
était couvert, que le brouillard du soir tombait, on ne
l'aurait pas vu arriver. De plus, les antennes qui enregistrent le son
d’une nuée ardente en formation ont
été endommagées par
l’éruption de mercredi dernier, si bien que les
secouristes du SAR ne captent plus ce son alarmant sur leur radio et
leur talkie walkie et ne peuvent donc plus transmettre aucune alerte.
Mais les volontaires de SAR qui connaissaient tous mon livre "Le Banian
Blanc" (sur les mythes autour du volcan MErapi, les rêves du
gardien du volcan, les deux sites sacrés que sont le Banian
Blanc et la Pierre Eléphant - 1998) voulaient absolument me
montrer le miracle : la nuée ardente et les
coulées de lave sont passées derrière
le banian blanc et se sont arrêtés à la
pierre éléphant, exactement
conformément à la légende que mbah
Maridjan raconte dans le « Banian Blanc. » :
« La Pierre Eléphant est une histoire ancienne, du
temps où la première coulée de lave
est descendue sur le sud et a creusé la rivière
de la montagne Anyar. D’après cette histoire, la
lave et les pierres volcaniques se sont brusquement
arrêtées dans leur course pour épargner
une femme enceinte. Depuis, personne n’a jamais
osé déranger cette pierre ni la
détruire… »
Merci et à bientôt,
Elisabeth D. Inandiak
Journaliste et Ecrivain
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